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Ivan Illich (1926-2002)

dimanche 11 octobre 2020, par Guillaume Gros

- Alors qu’un essai de Jean-Michel Djian intitulé Ivan Illich. L’homme qui a libéré l’avenir (Seuil, 2020) vient rappeler la modernité d’Ivan Illich, à l’origine d’une pensée critique dans le contexte des Trente Glorieuses, précurseur de la décroissance, il convient de rappeler tout ce qu’il doit à Philippe Ariès dans son rapport à la scolarisation et à l’institution médicale.

L’excès de scolarisation réunit Ariès/Illich

 De même que Michel Foucault dans, Surveiller et punir, Naissance de la prison, (Gallimard, 1975) s’est inspiré de l’œuvre de Philippe Ariès, les thèses de l’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien régime ont fortement influencé Ivan Illich (1926-2002) qui n’hésite pas à déclarer dans ses entretiens avec D. Cayley, en 1991, qu’il n’aurait pu écrire Une société sans école (1971) s’il n’avait pas lu l’œuvre d’Ariès lequel est d’ailleurs le seul auteur qu’il cite dans son célèbre essai : « Dans son ouvrage l’Enfant et la vie familiale sous l’ancien régime, Plon 1960, Philippe Ariès établit un parallèle entre développement du capitalisme moderne et celui de la conception de l’enfant. » (Une société sans école, p. 53).
 Considérant l’école obligatoire, la scolarité prolongée et la course aux diplômes comme autant de « dévotions rituelles » et critiquant le processus de scolarisation, le philosophe iconoclaste (titulaire de plusieurs doctorats, en histoire, philosophie, droit canon et théologie) ne supportait pas l’image et le statut de l’enfant dans nos sociétés modernes : « (…) j’ai rejeté complètement l’idée de l’enfance et en particulier celle du petit enfant malheureux et souffrant du 19e siècle. Ariès m’a fait comprendre que, dans ce sens, l’enfant est une construction idéologique moderne » (Entretiens avec D. Cayley, 1996)
 Dans son best-seller Une Société sans école, paru en 1971, Ivan Illich utilise notamment le modèle interprétatif de l’enfance de P. Ariès – et par là même le popularise - pour montrer que l’école n’a pas toujours eu le monopole de l’enseignement à l’origine de ce statut si spécifique qu’est l’enfance : « S’il n’y avait pas d’âge spécifique et défini par la loi, ni de système scolaire obligatoire, “l’enfance” n’aurait plus cours. (…) On ne saurait conserver plus longtemps cette séparation tranchée entre une société adulte et un milieu scolaire qui tourne la réalité en dérision. » (Une société sans école, Seuil, 1971,p. 55).

P. Ariès vu par Ivan Illich

 D. Cayley : Dans Le genre vernaculaire, vous déclarez que nous n’auriez pu écrire ni ce livre ni Une société sans école si vous n’aviez pas lu l’œuvre de Philippe Ariès.

« Ariès est le seul auteur que je cite dans Une société sans école. C’est grâce à Ariès que j’ai pris connaissance de l’historicité de la perception de “l’enfant”. [...]
Ariès m’a fait comprendre que, dans ce sens, l’enfant est une construction idéologique moderne. Et ses excellents articles sur la mort m’ont beaucoup aidé quand j’ai écrit Némésis médicale.
J’étais à Paris pour un court séjour d’un jour et demi - je n’avais pas encore publié Némésis médicale - et j’y avais retrouvé Valentina Borremans. Je lui ai demandé qui elle voulait voir. “Et bien, puisque nous n’avons qu’un déjeuner et un dîner, Sartre et Ariès”. [...]
"A la fin du repas, j’ai dit à Ariès (...) : “Quand allez vous enfin rassembler vos articles pour en faire un livre ? - Dans 17 ans - Quel âge avez vous, Ariès ?” Il m’a dit son âge. Je lui ai déclaré qu’il ne croyait manifestement pas à la mort. [...]
"En 1982, il m’a succédé en chaire à Berlin, à l’Institut des Hautes études. En 1983, sa femme est morte d’un cancer et je suis allé chez lui pour le soutenir dans ses premiers jours de solitude. »
David Cayley, Entretiens avec Ivan Illich, Ed. Bellarmin, 1996, p. 112-114.

Ivan Illich vu par P. Ariès

« Je me méfiais d’abord d’Illich, sans l’avoir jamais lu, parce qu’il écrivait dans Esprit, qu’il appartenait à la famille des chrétiens de gauche, tout ce qu’il y a de pire. Il m’a téléphoné un jour, m’a proposé de déjeuner avec lui. [...] Ça a marché comme si nous nous étions connus depuis longtemps. Nous avons été tout de suite à l’aise. Je l’ai revu quelque fois, en France et aussi aux États-Unis, moins souvent que je l’aurais souhaité. Nous avions visité sa maison près de Cuernavaca : il n’y était pas, sa collaboratrice Valentine Borreman, nous a accueillis [...].
C’est évidemment la critique de la société moderne qui m’intéresse chez Ivan Illich, les excès de la scolarisation et de la médicalisation, thèmes que j’ai aussi traités dans mes études sur la famille, l’éducation et la mort. Il a compris que les racines de la société, notre être même, sont menacés par une sorte de cancer technologique. »
P. Ariès, Un Historien du dimanche, Seuil, 1980, p. 206-207

Une société sans école (extraits)

« Les êtres humains qui se trouvent dans les établissements scolaires sont regroupés par catégories d’âge. Cette répartition repose sur trois principes que l’on ne met pas en doute : les enfants doivent être à l’école ; ils apprennent à l’école, l’école est le seul endroit où ils puissent apprendre. Il me semble que ces trois postulats méritent que l’on s’y attarde.
Sans y réfléchir, nous avons accepté l’idée qu’il existe des “enfants”, et nous décidons qu’ils doivent aller à l’école, qu’ils sont soumis à nos directives, qu’ils n’ont pas de revenus personnels et ne peuvent en avoir. Nous attendons d’eux qu’ils restent à leur place et se conduisent en « enfants ». Il nous arrive, d’ailleurs, de nous souvenir, avec nostalgie ou amertume, du temps où nous étions enfants, nous aussi. Il nous faut donc considérer avec tolérance, sinon envie, leur conduite « enfantine ». L’espèce humaine, selon nous, est celle qui a la lourde responsabilité et le privilège de s’occuper de ses petits. Nous oublions, ce faisant, que l’idée que nous nous faisons de l’enfance n’est apparue que récemment en Europe occidentale, et qu’elle est encore plus récente dans les deux Amériques [1].
L’enfance, que nous distinguons de la petite enfance, de l’adolescence ou de la jeunesse, n’apparaît pas en tant que notion distincte au cours du développement historique de la plupart des civilisations. Au cours de l’ère chrétienne, on semble souvent ne pas avoir eu une vision exacte des proportions du corps de l’enfant. Voyons, par exemple, ces représentations d’adulte miniature dans les bras de leur mère. Les « enfants » apparurent en Europe à la même époque que la montre de gousset et le prêteur d’argent chrétien. Vêtements d’enfant, jeux d’enfant, protection légale de l’enfance, voilà des choses que ne concevaient autrefois ni les pauvres, ni les riches. Ces idées commencèrent d’apparaître avec le développement de la bourgeoisie. Garçons et filles du tiers état et de la noblesse s’habillaient tous de la même façon que leurs parents, jouaient aux mêmes jeux, et les fils pouvaient, comme leur père, être décapités ou pendus haut et court ! La bourgeoisie découvrit l’ “enfance”, et tout allait changer. Seules, quelques Églises continuèrent de respecter quelque temps encore la dignité et la maturité des enfants. » [...]
Ivan Illich, Une société sans écoles, Seuil, 1971, p. 52-53


[1Dans son ouvrage l’Enfant et la vie familiale sous l’ancien régime, Plon 1960, Philippe Ariès établit un parallèle entre développement du capitalisme moderne et celui de la conception de l’enfant., p. 53